J’ai un problème de cohérence. Sur Hiking3000, je publie des tutos. Et dans plusieurs de ces tutos, je vous explique comment utiliser AllTrails ou Komoot pour préparer vos sorties. Sauf que je n’arrive plus à le faire la conscience tranquille.
Je vous explique pourquoi, et je vous montre ce que j’utilise à la place. Avec mes vraies trouvailles, mes vraies erreurs de jugement en cours de route, et les limites assumées de chaque option.
Qui je suis, en double casquette
Vous me connaissez sous le pseudo Le Belge Alpin. Vous voyez surtout mes traces GPX, mes photos de via ferrata, mes itinéraires dans les Alpes ou dans les Ardennes. Ce que vous ne savez pas, ou que vous savez à moitié, c’est qu’à côté de la corde et des chaussures de rando, j’ai aussi un clavier.
Je dirige Digitis, une boîte belge qui fait du télécom cloud et du service IT pour des PME. Quinze ans que je tape dans l’infrastructure, le réseau, les serveurs. La boîte a pris le virage de l’IA très tôt, mais d’une certaine manière : nos services tournent sur des serveurs européens, nos prestataires sont en Belgique, en France, en Allemagne. Pas pour le folklore. Parce que c’est plus solide à long terme, et parce que je n’aime pas dépendre d’un fournisseur qui peut changer ses règles du jour au lendemain.
C’est exactement ce qui s’est passé avec AllTrails et Komoot. La logique est la même que celle que j’applique au boulot. C’est ce qui rend ce billet possible.
Le mécanisme, sans jargon
Vous avez forcément vécu ça. Une appli que vous adoriez il y a trois ans. Simple, propre, qui faisait son boulot. Aujourd’hui, c’est un calvaire. Des pubs partout. Des pop-ups qui vous demandent de passer en premium. Des fonctions que vous utilisiez gratuitement, planquées derrière un paywall. L’interface qui rame parce qu’elle est gavée de fonctionnalités dont personne ne voulait. Et impossible de partir, parce que toutes vos données sont coincées dedans.
Ce phénomène a un nom. Un écrivain canadien, Cory Doctorow, l’a baptisé enshittification. Littéralement : la transformation en merde. Le mot est vulgaire. Le phénomène l’est encore plus.
Le mécanisme tient en trois temps. D’abord, l’app est gratuite et excellente. Elle attire des millions d’utilisateurs. Ensuite, une fois ces utilisateurs captifs avec toutes leurs traces, leurs habitudes et leurs données dedans, l’app se dégrade. Les pubs, les paywalls, la friction apparaissent. Enfin, quand les gens n’en peuvent plus, partir coûte trop cher en temps et en données perdues. Personne ne s’en va. Le piège est refermé.
C’est exactement comme si on vous avait installé un refuge gratuit en montagne pendant des années. Vous y montez chaque week-end. Vous y stockez votre matos. Vous connaissez le gardien. Un jour, le refuge est racheté. Le matos vous est facturé. L’accès passe à cinquante euros la nuit. Et vous découvrez que votre matos, en fait, vous ne pouvez plus le ressortir : il faut payer pour ça aussi. Vous n’allez quand même pas tout abandonner ?
AllTrails et Komoot, le cas concret
AllTrails a été racheté en 2023 par Permira, un fonds d’investissement. Depuis, les fonctions payantes se multiplient. L’interface est lente, gavée de promotions, et le bouton “Send to Garmin” qui m’envoyait une trace sur ma montre est devenu un argument de vente premium. Je suis abonné payant, et mon expérience s’est dégradée malgré l’abonnement. Ça pose une question simple : si payer ne suffit pas à arrêter la dérive, qu’est-ce qui suffit ?
Komoot, c’est pire et c’est plus récent. Racheté en mars 2025 par Bending Spoons, une boîte italienne d’investissement tech. Dans les semaines qui ont suivi, entre 80 et 85% des employés de Komoot ont été licenciés. Et depuis le 27 février 2025, la fonction “Send to Device” qui envoie une trace vers une Garmin, une Wahoo ou autre GPS de poignet, est passée derrière un abonnement Premium à 59,99 euros par an pour tous les nouveaux comptes. Avant, on pouvait débloquer cette fonction via un achat ponctuel de cartes à partir de 3,99 euros. Maintenant, c’est l’abonnement ou rien. L’app va suivre la trajectoire d’AllTrails, c’est une certitude.
Bending Spoons a un schéma documenté. Ils rachètent des produits matures et stables : Evernote, WeTransfer, Brightcove, Meetup, AOL, et maintenant Komoot. Ils licencient massivement, puis ils augmentent les prix. Doctorow l’a écrit textuellement : ils n’innovent pas, ils extraient.
Et je suis là, sur Hiking3000, avec des tutos qui s’appuient surtout sur AllTrails, et qui ont pu mentionner Komoot une ou deux fois en passant.
Je vais devoir refaire les tutos où j’utilise AllTrails comme outil de planification. Pas parce qu’ils étaient mauvais à l’époque. Parce que l’outil que j’y recommandais n’est plus digne de votre temps et de votre argent.
Mon workflow alternatif, en deux niveaux
Je vais vous présenter deux versions de la sortie d’AllTrails. Une pour ceux qui veulent juste un remplacement simple, accessible à tous. Une pour ceux qui acceptent un peu plus de bricolage en échange du meilleur outil que j’ai trouvé. À vous de choisir le niveau qui vous va.
Pour planifier sur l’ordinateur, dans les deux cas : Bikerouter
C’est un site web basé sur le moteur libre BRouter, maintenu par un développeur allemand, Marcus Jaschen. Pas de compte, pas de pub. Le calcul d’itinéraire prend en compte le dénivelé, et les données d’élévation viennent du modèle Sonny LIDAR, plus précis que celui d’AllTrails dans les Alpes.
On empile les couches qu’on veut : fond OpenTopoMap pour les courbes de niveau, hillshading pour le relief ombré, traces des sentiers balisés rando. Le rendu est honnêtement meilleur que ce que vous voyez sur AllTrails ou Komoot.
L’export se fait en GPX. Sur smartphone, vous téléchargez le fichier, vous cliquez dessus, et Android vous propose de l’ouvrir avec l’app de votre choix : Garmin Connect, CoMaps, OsmAnd, à peu près tout sauf AllTrails. Cas particulier pour Ascend Maps, j’y reviens plus bas. Bikerouter propose aussi un export FIT, le format natif Garmin, mais selon votre modèle de montre le comportement peut être imparfait. Restez sur le GPX, c’est plus sûr.
Et pour transférer la trace directement du PC au smartphone, Bikerouter génère un QR Code que vous scannez. Trente secondes, sans cloud, sans compte.
Bikerouter n’est pas parfait. À la base, c’est un outil pensé pour le vélo, et l’interface a une petite courbe d’apprentissage. Ce n’est pas du clic-clic-c’est-prêt. Une fois la prise en main faite, c’est rapide. Avant, pas. Vous trouverez sur /planificateur une page dédiée avec les bonnes couches déjà préconfigurées et un mini-tuto pour démarrer.
Pour la montre : Garmin sans abonnement Komoot ni AllTrails Pro
Vous prenez le GPX exporté de Bikerouter, vous l’envoyez sur votre smartphone (QR Code ou téléchargement direct), et Android vous propose Garmin Connect dans la liste des apps. La trace est posée sur la montre en quelques secondes. Pas de cloud Komoot, pas de paywall AllTrails. Garmin Connect reste utilisable pour le reste, mais ça devient optionnel pour la navigation.
Pour le smartphone, le choix entre simplicité et excellence
C’est là que je dois être plus précis qu’un raccourci facile. Trois options réelles existent, avec leurs vrais compromis.
Option 1, la plus simple : CoMaps
App gratuite, open source, sans pub, sans tracking. Installable depuis le Play Store et l’App Store comme n’importe quelle app normale. Cartes topographiques mondiales téléchargées en offline, import GPX en deux clics, position GPS sur la trace. C’est exactement ce qu’on attend d’une app de rando pour suivre un itinéraire sur le terrain.


Limite à connaître : le rendu cartographique est plus simple que sur AllTrails. Pas de vraie 3D, hillshading basique. Pour de la rando courante sur des sentiers que vous connaissez, ça suffit largement. Pour scouter du terrain inconnu en haute montagne, c’est court.
Option 2, la payante mais juste : OsmAnd
C’est l’app open source la plus complète du marché. Une équipe coopérative basée en Andorre, projet pérenne, code GPL-3 sur GitHub. La version gratuite suffit pour les fonctions de base. Pour avoir les courbes de niveau et le hillshading offline, il faut OsmAnd Maps+, à environ soixante-dix euros en achat unique. Pour la 3D Relief, c’est OsmAnd Pro à six euros par mois en abonnement.
Je suis honnête : à soixante-dix euros, ce n’est pas donné. Et l’abonnement Pro pour la 3D, c’est la même mécanique que je dénonce chez AllTrails. OsmAnd n’est pas exempt de ce travers. La différence, c’est qu’il n’y a pas de fonds d’investissement prédateur derrière, le code est ouvert, et l’achat unique Maps+ est une option qui n’existe presque plus ailleurs. Si l’app dérive un jour, n’importe qui peut forker.
Option 3, la meilleure techniquement mais pas pour tout le monde : Ascend Maps
Ici, je dois vous parler franchement. J’ai découvert cette app pendant la préparation de cet article, en cherchant s’il existait un vrai équivalent open source à la 3D d’AllTrails. La réponse est oui, et c’est même meilleur. Vraie 3D inclinable, hillshading temps réel calculé sur le téléphone, courbes de niveau, slope angle pour les pentes, sources de cartes empilables, imagerie satellite Sentinel-2, données NASA Worldview. Tout gratuit, vraiment, sans paywall.


Pour vous donner une idée concrète des couches disponibles : sept sources de cartes empilables, dont OSM standard, OSM Bike & Hike, OSM + Satellite, OSM + Worldcover, Slope Angle et Contours. On active ce qu’on veut, on désactive le reste, on combine.

L’import GPX donne accès à un profil d’altitude détaillé, avec stats automatiques (distance, dénivelé positif, dénivelé négatif, waypoints).


Le hic : Ascend Maps n’est pas sur le Play Store. C’est un projet d’un développeur solo, Matthew White, qu’on installe via un fichier APK depuis GitHub. Si vous savez ce que c’est, c’est trois minutes. Si vous ne savez pas ce que c’est, je dois vous prévenir : il faut aller dans les paramètres Android, autoriser l’installation depuis des sources inconnues, télécharger le fichier APK, l’installer manuellement, et accepter qu’il n’y aura pas de mises à jour automatiques. C’est une démarche qui demande un peu d’aisance technique. Pas réservé aux développeurs, mais réservé à ceux qui acceptent de sortir des sentiers battus du Play Store.
Petite surprise sympathique : Ascend Maps existe aussi sur l’App Store iOS, en téléchargement classique. Donc si vous êtes sur iPhone, vous n’avez aucune bidouille à faire. C’est l’install standard.
L’import GPX dans Ascend Maps fonctionne différemment des autres apps. Comme l’app n’est pas installée via le Play Store sur Android, elle n’est pas dans les handlers GPX du système. Vous téléchargez le fichier dans un dossier, vous ouvrez Ascend Maps, et vous importez le GPX depuis l’app elle-même. Une fois importé, vous voyez la trace listée dans Tracks, prête à être affichée sur la carte.

L’autre limite, plus fondamentale : c’est un projet maintenu par une seule personne. Si Matthew White arrête demain, l’app continuera de fonctionner sur les téléphones où elle est déjà installée, mais elle ne progressera plus. Le code étant en GPL-3 sur GitHub, n’importe qui peut reprendre le flambeau. Mais c’est une fragilité à connaître avant de vous y attacher.
Pour vous aider à installer Ascend Maps sur Android, j’ai préparé un tuto pas à pas. Vous trouverez tout sur le tuto d’installation Ascend Maps.
Combien ça coûte au total
| Niveau | Outil smartphone | Coût total |
|---|---|---|
| Simple, accessible | CoMaps | 0 € |
| Confort, prêt à payer | OsmAnd Maps+ | 70 € une fois |
| Excellence technique | Ascend Maps | 0 € + installation manuelle |
À vous de choisir où vous placez le curseur. Dans tous les cas, Bikerouter pour la planification et le GPX vers la Garmin restent identiques.
Pourquoi ça compte, au-delà de la rando
Ce n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une affaire d’indépendance. Quand votre outil de rando appartient à un fonds d’investissement qui n’a pas votre intérêt en tête, vous êtes leur produit, pas leur client. Le prix vous dit ce qu’ils vous facturent. Il ne vous dit pas ce qu’ils gagnent vraiment sur vos données, votre attention, vos habitudes.
Le numérique européen existe. Bikerouter est maintenu en Allemagne. Le modèle Sonny vient d’un contributeur autrichien. OpenStreetMap, qui sert de fond géographique à tout ce workflow, est une base communautaire mondiale qu’aucune boîte ne peut s’approprier. Ces briques sont aujourd’hui d’un niveau de qualité supérieur à beaucoup d’apps américaines. Sans publicité, sans tracking, sans rachat surprise.
Je veux insister sur un point que la conversation autour de ces alternatives oublie souvent. Sortir d’AllTrails ne veut pas dire accepter une régression. Sur certains critères mesurables, les outils souverains sont meilleurs. Le rendu topo de Bikerouter avec OpenTopoMap et hillshading est plus lisible que celui d’AllTrails. La 3D d’Ascend Maps sur un terrain alpin est au niveau, voire au-dessus, de ce que propose AllTrails Pro. La différence n’est pas qu’éthique. Elle est aussi technique.
Choisir ses outils, c’est un acte politique au quotidien. Pas besoin de manifester. Désinstaller AllTrails et installer CoMaps, c’est déjà voter avec ses doigts. Multiplié par cent mille, ça change un marché. Doctorow l’écrit : les utilisateurs ne sont pas impuissants, ils sont juste mal informés sur leurs alternatives.
L’IA n’est pas l’ennemie de la souveraineté, au passage. Mal utilisée, oui, elle devient un outil d’extraction. Bien utilisée, elle est un levier pour les indépendants et les petites équipes. Chez Digitis, on l’utilise tous les jours pour servir cent trente clients B2B avec une équipe réduite. La technologie peut servir l’humain quand on choisit comment elle est déployée, et par qui.
La suite sur le site
Au moment où je publie ce billet, vous avez déjà un nouveau lien dans le menu : /planificateur. C’est la porte d’entrée vers Bikerouter, préconfiguré pour la rando, avec les bonnes couches déjà activées. Tracez, exportez, c’est plié. La page vous explique aussi comment l’utiliser sans détour, et selon le temps que j’arriverai à dégager, une vidéo viendra montrer le workflow complet sur une vraie sortie.
À côté, un tuto dédié vous guide pour installer Ascend Maps sur Android pour ceux qui veulent passer au cran du dessus. Sur iPhone, Ascend Maps est en téléchargement classique depuis l’App Store, donc rien à expliquer là-bas.
Les anciens tutos qui mentionnent AllTrails restent en ligne pour l’instant, avec une mention en tête expliquant le changement de cap. Ils seront mis à jour progressivement.
À plus long terme, j’aimerais intégrer directement un planificateur sur Hiking3000, qui tournerait sur mes serveurs avec mes propres tuiles cartographiques. Je le mentionne comme un projet, pas comme une promesse. Le mois en montagne qui arrive va surtout être un mois de terrain. La technique vient après.
En passant, l’analogie qui m’a frappé
Quand j’avais quinze ans, je grimpais sans absorbeur de choc dans une falaise classée ED. J’avais bricolé des longes trop courtes avec de la corde. Je m’en suis sorti par chance, et avec une corde qui dormait dans le sac. Quelques années plus tard, j’ai compris ce que j’avais fait, et je suis revenu avec le bon matériel.
C’est exactement le même mouvement que je fais aujourd’hui avec mes outils numériques. J’ai utilisé ce qui se présentait. J’ai compris en chemin. Aujourd’hui, je vous partage ce que je sais, en assumant que mes anciens tutos sont à reprendre.
C’est ça, le métier. On apprend, on corrige, on partage à nouveau.